Le 4 avril 1968, le pasteur Martin Luther King était abattu par un tireur blanc dans la ville de Memphis, aux États-Unis. L’assassinat d’un homme qui était apparu comme le principal dirigeant des Noirs américains dans la lutte pour la reconnaissance de leurs droits allait soulever une immense vague d’indignation, jusqu’au-delà des frontières. Mais, en même temps, sa mort allait marquer un tournant pour le mouvement noir, après une période où il avait été le principal apôtre de la non-violence.

En 1964, après dix années de luttes aux formes variées, les Noirs américains avaient imposé une législation garantissant leurs droits civiques et mettant fin théoriquement à toute forme de ségrégation. Mais ces lois nouvelles ne pouvaient suffire à empêcher que la majorité des Noirs restent, selon une expression du pasteur, dans  » les sous-sols de la Grande Société  » promise par le président d’alors, Lyndon Johnson. Depuis 1964, chaque été, les émeutes des quartiers noirs des grandes villes venaient rappeler les difficiles conditions d’existence imposées aux Noirs pauvres, qui d’ailleurs payaient aussi, en tant que soldats, le tribut le plus lourd à la guerre du Viêt-nam.

Cette persistance du racisme et des inégalités entraîna, dès 1963, une radicalisation de plus en plus visible. Sur la gauche de l’aile modérée conduite par le pasteur King, apparurent des groupes et des leaders se réclamant d’un  » Pouvoir noir  » et dénonçant les limites de la  » non-violence  » prônée par ce pasteur qui leur recommandait :  » Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, (…) recherchez la réconciliation, la justice, et non la victoire.  »

Tout en voulant rester dans le cadre de l’action non-violente, Martin Luther King dénonçait les inégalités sociales, comme le gaspillage d’argent et d’énergie dans la poursuite de la guerre du Viêt-nam. Il tenta de mettre sur pied une  » Campagne pour les pauvres « . Ainsi, venu à Memphis le 18 mars 1968 pour soutenir les éboueurs de la ville en grève, King fut applaudi pour ses déclarations :  » Notre combat est maintenant celui de l’égalité économique. Quel profit peut tirer un homme qui a le droit d’accéder aux comptoirs d’un café ou d’un restaurant ouvert à tous, s’il ne gagne pas assez d’argent pour se payer un hamburger et un café ? « , demanda-t-il.

Le 28 mars, à Memphis encore, il participa à une manifestation durement réprimée par la police. Le 4 avril, il fut assassiné alors qu’il préparait la manifestation suivante. Sa mort déclencha une vague d’émeutes dans plus de 125 villes. Le gouvernement déploya 75 000 soldats et gardes nationaux, tandis que 50 000 soldats étaient en alerte dans les bases militaires. La répression des manifestations fit 46 morts, 3 500 blessés et entraîna 20 000 arrestations. Le Washington Post remarqua que, dans la capitale même des États-Unis, l’émeute avait mobilisé 20 000 personnes, pour les trois quarts des travailleurs noirs. La masse des Noirs pauvres perdait patience. Elle ne supportait plus le chômage, les discriminations à l’embauche, à l’école ou dans le logement, l’insalubrité des ghettos, les brutalités policières, ni de savoir que nombre d’entre eux mouraient chaque jour au Viêt-nam, dans une guerre pour des intérêts qui n’étaient pas les leurs.

Une partie des Noirs américains se radicalisaient. La mort du non-violent Martin Luther King sous les balles d’un tireur blanc donnait raison à ceux qui, au sein du mouvement noir, concluaient que rien ne pourrait être conquis sans des luttes, y compris violentes, contre un système qui régnait par la violence.

Des organisations nationalistes noirs radicales comme le Black Power (Pouvoir Noir) ou les Black Panthers (Panthères Noires) allaient connaître un essor. Ce radicalisme d’une partie des Noirs exprimait leur détermination à en finir avec la soumission. Mais cette critique de la société américaine n’allait pas réussir à déboucher sur une remise en cause de la société capitaliste elle-même, véritable cause des inégalités sociales et de l’oppression que subissaient les Noirs en tant que couche la plus déshéritée de la classe ouvrière américaine.

Le pouvoir réagit en réprimant avec énergie les mouvements les plus radicaux. Mais en même temps, devant la vague de manifestations, la bourgeoisie américaine eut suffisamment peur pour faire des concessions. Dès le 10 avril 1968, le Congrès approuva la dernière partie de la législation des droits civiques, celle sur le droit au logement. Les années suivantes, des fondations privées allaient distribuer des millions de dollars pour promouvoir des patrons noirs. Cette politique allait peu à peu désarmorcer la force explosive que représentait alors le mouvement noir américain. Les portes allaient s’ouvrir à une génération de cadres et de dirigeants noirs, qui peu à peu allaient eux aussi faire carrière et, pour certains, devenir tout à fait semblables aux politiciens blancs qu’ils avaient combattus.

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